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Athlètes du Monde -
2, passage de Melun -
75019 Paris -
Last update 30-12-2008 -
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“Chemkara”. C'est ainsi qu'on appelle cruellement les enfants des rues. Quand on se souvient de leur existence. Un mot et une attitude qui, à eux seuls, portent atteinte à la crédibilité d'un pays qui se veut solidaire. Ils sont dans la rue depuis quelques mois ou quelques années et pour beaucoup, elle est le seul refuge. Ils y fuient violence et misère et y trouvent violence et misère. En l'absence d'une politique efficace à leur égard, la solution tarde à venir. En compagnie d'un éducateur de Bayti, îlot d'espoir auquel beaucoup d'entre eux s'accrochent, nous sommes allés à leur rencontre. Reportage. Par Maria Daïf






Jeudi 10 octobre. Devant le Hyatt Regency. Voitures de luxe, portables dernier cri, costumes trois pièces, tailleurs moulants. Taxis collectifs arrivant des quartiers populaires, bus déglingués, mendiants. Nous sommes au cœur de Casablanca. La ville grouille. Elle est dans tous ses états : luxueuse, misérable, fastueuse, pauvre. A l'image de tout le pays.

10 heures. Rendez-vous avec Omar Saâdoun, éducateur à Bayti. Autour d'un petit-déjeuner, discussion à bâtons rompus. A propos de Bayti, association qui s'occupe des enfants des rues et "qui rompt complètement avec les stratégies actuelles du gouvernement". A propos de son travail d'éducateur qu'il exerce depuis 5 ans "avec conviction mais sans aucun statut ni reconnaissance". A propos des enfants des rues : "j'avais accompagné un journaliste espagnol sur le terrain. Son travail fini, il m'a dit que si rien n'est fait, dans dix ans, les rues de Casablanca ressembleront à celles de Rio de Janeiro. L'heure est grave et personne ne s'en rend compte, ni l'opinion publique, ni les responsables".
Aujourd'hui, dans le cadre des activités proposées par Bayti aux enfants, un match de foot est prévu à 11h sur la corniche. Le téléphone de Omar sonne : "Avant d'aller sur la plage, il faut qu'on fasse un détour par l'avenue des FAR". Là, une dame nous attend. Elle n'est pas seule. Assis sur le seuil d'une agence de voyages, quatre garçons. Premier contact. Premier choc. Choc d'un regard, qui d'habitude ne s'attarde pas sur ces visages. Des visages d'enfants de 14, 15 et 18 ans. Habillés en haillons, sentant le poisson, ils ont les yeux baissés. Souad, la dame qui les a trouvés est toute excitée. Elle parle, encore et encore. A Bayti et à FDM : "ils rôdent souvent de ce côté. Je les ai abordés, parce qu'ils me font tellement pitié. On ne peut pas rester sans rien faire. Ils m'ont dit qu'ils voulaient aller à Bayti. Ils passent la nuit au port. Regardez comme ils sont mignons, c'est tellement triste. Il faut qu'on s'occupe d'eux, qu'on les mette dans des centres". Puis aux quatre garçons : "il faut que vous rentriez chez vous. Promettez-le moi. Promettez-moi d'être des hommes". Un par un, elle les prend dans ses bras et leur colle à chacun des bises sur les joues. Le dos tourné, les garçons rient sous cape, elle leur a laissé des traces de rouge à lèvres sur les joues. Omar s'adresse à eux. Il en connaît trois, le quatrième, plus âgé, est un nouveau : "Vous voulez vraiment rejoindre Bayti ? Combien de fois m'avez-vous promis d'être réguliers, d'assister aux activités et vous disparaissez à chaque fois". Le plus jeune répond : "Omar, je n'en peux plus. Je suis fatigué de la rue. J'ai froid la nuit. J'en ai marre des flics, des estafettes, de la galère". Omar semble habitué à ce genre de propos. Il leur donne de la monnaie : "prenez le bus et rejoignez-nous à Aïn Diab, à l'endroit habituel". Ils disparaissent au détour d'une ruelle. Je me demande s'ils viendront...

11h30. Aïn Diab. Changement de décor. Trois des garçons sont déjà là, sur la plage, en tenues jaunes et vertes, courant après le ballon rond et encadrés par deux éducateurs. Pas d'autres garçons en vue. L'un des éducateurs explique : "aujourd'hui, il y a grève des transports. Les autres auront du mal à venir. D'habitude, ils sont une vingtaine".
Une plage donc. Des enfants en tenue qui crient, qui rient, qui tapent énergiquement sur le ballon. "On tient à ce qu'ils ne gardent pas leurs vêtements sales, sinon, tout le monde les regarderait comme des bêtes curieuses". Omar s'entretient avec Adil, qui lui, ne participe pas. Je m'approche, timidement. Adil se tait, baisse les yeux. Omar le rassure : "tu peux parler. Elle travaille avec nous". S'ensuit alors une conversation, entre Omar et Adil :
- "Qu'est-ce que tu fais dans la rue ?
- Je me suis bagarré avec un copain du quartier et je me suis enfui. J'ai eu peur. Je lui ai donné un coup de couteau. Il a fait de même". Là, il soulève son pull et nous montre son dos. Une cicatrice marque le côté gauche de son dos. "Tu aurais pu y passer !", commente Omar.
- "Tu ne veux pas rentrer chez toi ?
- Si, je le veux. Mais pas dans ces vêtements sales et déchirés. Je ne veux pas que mes parents me voient dans cet état.
- Tu viendras avec nous tout à l'heure à l'atelier, je vais voir ce qu'on peut faire."
Adil a 18 ans, le dos courbé et les yeux souvent baissés. Il parle très peu. Il a été à l'école, le temps d'une première année au primaire. Ses parents trop pauvres n'avaient pas les moyens de payer sa scolarité. Très jeune, il passait son temps dans la rue. Aujourd'hui, il y vit depuis deux mois. "Ça se passe souvent de la sorte. La rue a une forte attraction sur les enfants. Ils commencent par y passer toute la journée, errant ici et là et finissent par y vivre, fuyant des conditions de vie familiale très difficiles". "Kan'tkoukt" , poursuit Adil. Un terme qu'utilisent les enfants dans son cas pour désigner leur travail au port : "Ils donnent des coups de main aux pêcheurs et sont exploités pour trois fois rien. Ça leur permet de se nourrir ou de s'acheter leur colle". Un terme qui fait partie du vocabulaire de la rue, comme celui qui désigne la mendicité "J'qir", à laquelle ils s'adonnent souvent. Abdelghaffar, 14 ans, se joint à nous. Je demande à Omar de continuer à poser les questions, pour ne rien fausser, la confiance n'étant pas établie : "instaurer la confiance, c'est l'essentiel de notre travail. Un travail de longue haleine. Ces enfants ne font confiance à personne, vu l'univers impitoyable dans lequel ils évoluent". Abdelghaffar est très jeune. Trop jeune. Un petit garçon aux yeux verts et cheveux châtains clairs qui a fui un père alcoolique et violent, dont il ne veut plus entendre parler. Son "non" au retour au domicile parental est catégorique. La rue l'accueille. Il y dort, y survit. Il pose pour le photographe. Son visage est marqué de cicatrices. Il sourit et son visage s'illumine. Un sourire d'enfant. D'enfant tout court. "Il avait beaucoup plus d'énergie avant. Il adore le foot. Mais la rue a bousillé sa santé", me confie Omar. Le match continue : "ces enfants ont besoin de s'éloigner de la ville, du béton, de respirer de l'air frais. Notre rêve à Bayti est d'avoir une ferme quelque part en campagne pour leur permettre de rompre avec la rue. Mais les moyens manquent". A côté, d'autres jeunes jouent au foot. Les uns ne se mélangent pas aux autres. Chacun son match. Chacun sa vie.

12h30. El Hank. Une pièce accueille plusieurs enfants. Ils sont assis sur des bancs, discutent entre eux, rient, écoutent les éducateurs leur parler du Salon du Livre. L'atelier appartient aux "scouts populaires", une association de quartier qui le prête à Bayti. Aujourd'hui, s'y côtoient petits scouts et quatre enfants des rues. Les premiers ne tardent pas à partir. Les quatre autres restent. Aujourd'hui, ils ont été au hammam. S'ils viennent à l'atelier, c'est pour partiper aux activités proposées par Bayti : théâtre, travaux manuels, débats thématiques… Certains, au fur et à mesure du temps, sont devenus réguliers. D'autres viennent quand ils peuvent. Quand ils veulent : "ce n'est pas évident de leur apprendre la discipline. Et puis, à Bayti, on ne force personne. Ces enfants ne sont plus habitués à ce qu'on leur dicte leur conduite. S'ils viennent ici, c'est qu'ils en ont envie", explique Omar. Mourad, 14 ans, Nabil, 14 ans, Abdessamad, 16 ans et Ahmed, 18 ans, portent des vêtements propres. Ce sont des enfants des rues. Comme on a aujourd'hui coutume de les appeler. Enfants des rues. C'est tout ce qu'on sait d'eux, quand on les croise au feu rouge et qu'on remonte la vitre. Quand on leur donne un dirham ou deux sans prendre la peine de les regarder. Sans savoir d'où ils viennent. Si aujourd'hui, Abdessamad et Ahmed sont retournés au domicile parental, Mourad et Nabil, les plus jeunes, dorment encore dans la rue. Nabil raconte : "la nuit dernière, on m'a brûlé à la jambe pendant que je dormais pour me voler mon argent." Il n'en dit pas plus, sur lui ou sur les conditions qui l'ont amené à vivre dans la rue. Mais dès qu'il est question de "Ali Zaoua", il ne s'arrête plus. Il raconte le film, l'histoire, récit ponctué de répliques qu'il répète par coeur. Histoire qui quelque part, est un peu la sienne. Aujourd'hui, son héros c'est "Boubker", l'enfant terrible de "Ali Zaoua". Nabil et les autres racontent leur propre histoire. Histoires de misère, d'enfants dont les parents interrompent la scolarité par manque de moyens, enfants qui vendent des mika ou des cigarettes au détail et qui participent très tôt à nourrir toute la famille. Histoires d'enfants battus aussi, issus de familles en manque de repères, parce que vivant dans la pauvreté la plus absolue. Enfants happés par la rue. Ahmed, un peu crâneur comme on peut l'être à son âge raconte : "j'ai été à l'école pendant deux ans. J'ai arrêté parce que mon père n'avait pas d'argent. j'ai commencé par vendre des cigarettes au détail. J'ai goûté à l'argent, à la liberté, aux longues journées avec les copains, la vie dans la rue m'a plu, je n'en suis plus sorti 6 ans durant. A la fin, je suis rentré parce que je n'en pouvais plus de fuir les flics." Peur des flics, parce qu'aujourd'hui encore, le vagabondage est un délit condamné par la loi. A l'heure qu'il est, les centres de protection de l'enfance sont remplis d'enfants de la rue, dont le seul tort est d'avoir fui la misère et la violence. Dont la seule alternative est la rue. Ahmed ne dort plus au port. Il rentre chez lui et participe régulièrement aux activités de Bayti. "Sauf que tu continues à sniffer", lui rappelle Omar. "Ces enfants ne quittent pas la rue du jour au lendemain. Elle leur offre ce que leurs parents ne peuvent pas leur donner : la liberté, l'argent, les copains, les jeux, la colle".

15h. Centre ville. Omar me propose de faire un tour en ville, de me montrer quelques fiefs d'enfants. Des endroits qu'ils connaissent tous, où ils se sentent en sécurité, où ils dorment la nuit. Ruelles anodines d'une grande ville le jour, elles deviennent la nuit, des dortoirs improvisés pour enfants des rues. Passages, ruelles sales, seuils de boulangeries "pour la chaleur" et d'immeubles délabrés, terrains vides, chantiers, c'est là où ils cherchent refuge. Où ils se cachent de la pluie, des intempéries, des rafles : "J'ai été raflé avec eux au moins une quarantaine de fois. Les forces de l'ordre ne comprennent pas qu'on s'intéresse à ces enfants. Heureusement que c'est en train de changer. Qu'il y a des prémisses de collaboration. La police est dépassée. Il n'y a plus de place dans les centres. Ils sont obligés de les relâcher".
Longeant un grand boulevard, l'un des plus connus de Casablanca, un paravent en bois peint en blanc cache une terrasse délabrée.. Sur la terrasse, un monde à part. C'est ici un des domaines des enfants de la rue. Ils y dorment, y sniffent, y vivent. J'ai du mal à y croire, étant passée par cet endroit moult fois, comme le font tous les jours des centaines de Casablancais, touristes, ou autres. Je regarde vers la terrasse, quand surgissent de tous les côtés, des enfants. Des insultes fusent, violentes. Des badauds, des propriétaires de boutiques lèvent enfin la tête. "Oulad Lhram", dit l'un, "M'saken", dit l'autre. Une bagarre éclate. Jets de pierres, jurons. Une dizaine d'enfants sautent de la terrasse. Echanges de coups de poings. Mots crus. Violence. Férocité. Colère. Fureur. Apreté. De cette violence, Najat M'jid nous dira : "Elle n'est pas inhérente à la rue, qui ne fait que la canaliser. Ces enfants sont nés dans des environnements violents". On se défend, on défend le voisin de rue, on défend son territoire. Omar intervient. Les enfants le connaissent. Le respectent. Ne veulent pas faire mauvaise figure devant lui. On s'engouffre dans une ruelle, un des enfants avec nous, entraîné par Omar. Il a le nez qui saigne, la lèvre fendue et le regard hagard : "c'est l'effet de la colle. Ils sont complètement déconnectés de la réalité et parfois, ne réalisent pas ce qu'il leur arrive". Sortis de la ruelle, d'autres nous rejoignent. Ceux-là, sont plus âgés. Comment les décrire sans tomber dans le voyeurisme ? Dans le misérabilisme et l'apitoiement. On en croise tous les jours dans les rues de Casablanca. On change de trottoir. On fait un mouvement de recul. Des jeunes paumés. Perdus. Sans repères. En marge de tout, squattant ici et là un bout de rue, un bout de vie. Depuis 6, 8 ou 10 ans : "Ceux-là sont les plus durs, les plus agressifs, avec lesquels le travail est le plus difficile. La rue est leur maison, leur lieu de travail, leur monde. Ils y sont et pour beaucoup, y resteront". Une conversation s'ensuit alors sur "Ali Zaoua", qu'ils ont vu ce matin, lors d'une projection offerte par Nabyl Ayouch. Pour eux. Je pose des questions. On me regarde à peine. On s'adresse à Omar : "Ali Zaoua" ? C'est loin d'être la réalité, "l'haqiqa". Constat indéniablement, moins complaisant que celui des benjamins. Omar demande des nouvelles. Tout va bien. L'un d'entre eux fouille dans ses poches et en sort un bout de papier, sale, plié et replié. Dessus, un numéro de téléphone. Celui de Omar. De Bayti. Qu'il garde en cas d'urgence. Un bout d'espoir. Un bout de vie.

18h. Un café devant Casa-Port. La nuit tombe. Dehors, devant le café, des enfants abordent les passants, la main tendue. La conversation avec reprend : "Bayti n'est pas un foyer d'accueil. C'est tout un programme d'activités qui prend en compte le fait que, pour ces enfants, la rue est un choix, qui s'est fait certes, par la force des choses. Notre objectif est d'essayer de les en tirer en leur proposant autre chose, petit à petit. Notre objectif est d'abord de les revaloriser parce qu'ils ont perdu toute estime de soi. Sinon, la réinsertion n'est pas possible. Nous leur proposons des formations à la carte, pour ceux qui le veulent. Nous ne faisons aucune démarche sans leur accord. Nous essayons de les convaincre et non pas de les forcer. Nous évitons les discours moralisateurs, qu'ils rejettent de toute façon. Nous ne contactons pas les parents s'ils n'en manifestent pas la volonté. Nous les traitons avec respect. C'est un travail en partenariat que nous faisons avec eux".
Dehors, trois adolescentes proposent des paquets de chewing-gum aux passants. Omar commente : "on a remarqué à Bayti que le nombre de filles dans la rue a augmenté par rapport aux années précédentes. Vendre des chewing-gums ou des fleurs est souvent une couverture pour elles. Très jeunes, elles sont prostituées. Exploitées sexuellement. A partir de 22h, les boulevards de Casablanca accueillent des filles qui ont entre 12 et 18 ans. Les filles, c'est une autre histoire. Celle, entre autres, de la prostitution des mineures".

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Vous dites chiffres ?

A propos des chiffres concernant les enfants des rues, nous avons d'abord contacté la direction des Statistiques. Là, on nous répond, très convaincus : "les statistiques se font auprès des unités familiales localisées, or, les enfants des rues ne sont pas localisées dans l'espace. Nous n'avons donc pas de recensement les concernant". C'est dire en d'autres termes, que les enfants des rues ne font pas partie de la population marocaine, parce qu'ils sont dans la rue. On ne peut plus révoltant. Nous contactons ensuite le Ministère de le Jeunesse et des Sports, dont dépendent les centres de protection de l'enfance et qui aujourd'hui, regorgent d'enfants condamnés pour vagabondage. Pas de chiffres sur les enfants des rues. Nous appelons alors le nouveau ministère chargé de la Condition de la femme, la Protection de la famille et de l'enfance et l'Intégration des handicapés. D'emblée, on nous répond : "personne ne peut vous donner de chiffres exacts à ce propos, pour la simple raison qu'ils n'existent pas. Certains ont communiqué des chiffres faramineux, qui donnent une mauvaise image du pays". Nous insistons et c'est là qu'on nous dit qu'une enquête non exhaustive a été effectuée par le Ministère mais que les chiffres sont approximatifs. Bon. Qu'on ne vienne pas alors nous parler de prise de conscience quant au problème !


Source : Femmes Du Maroc n°60, déc.2000
Retrouvez également cet article et plus d'informations sur les enfants des rues au Maroc sur le site de Bayti, association amie d'Athlètes du Monde.